Bisou Belette, un refuge

par Christophe Veys –  in : 50° Nord revue, n°2, 2010

Bien loin des utopies politisées, l’univers de Bisou Belette, jeune artiste de Burbure (près de Béthune) formée à  l’ESAPV de Mons en Belgique, interroge néanmoins bon nombre de sujets de notre société contemporaine.
Particulièrement ceux liés à l’espérance, la survie dans un monde vécu par beaucoup comme hostile, ainsi que la place de la femme et la standardisation de son corps.

Son travail est le résultat d’une sorte de cosmogonie enfantine qui viserait à conter la création d’un univers parfait loin des vicissitudes d’une existence terne.
Un monde coloré aux accents de gourmandises : rose bonbon, vert pistache, rouge pomme d’amour, …
Issue d’un Nord bien trop gris, elle cherche à enrober le réel d’une couche de sirop tendre et d’y poser quelques coulées de paillettes. La naïveté n’est pourtant qu’apparente. A y regarder de plus près une certaine gravité reste présente. Nous sommes dans un monde adulte peuplé d’envies, de craintes, de sexes, de tentations mais libre à nous d’y goûter.

Son oeuvre est une sorte de mélange improbable entre Barbara Cartland et Nina Hagen. Ainsi, si des idylles se nouent entre les êtres qui s’aiment – n’en déplaise à l’écrivain britannique – la sexualité est affranchie, ludique, joyeuse jusqu’à l’extraordinaire, en témoigne les éjaculations arc‐en‐ciel de Jérôme le fiancé, héros récurrent de la mythologie de Bisou Belette. Jérôme (homme lévrier) est l’un des rares personnages masculins. Tout au plus partage‐t‐il son gynécée avec le petit garçon à moustache et pull marin dont l’artiste dit qu’elle ne connait pas son nom.
Les femmes sont donc au centre de son oeuvre : Maman lapin personnage central et interlocuteur majeur des confidences de l’artiste ; mamie Marthe figure protectrice ; Mélanie Ravenswood (venue en droite ligne de l’attraction Phantom Manor de Disneyland Paris) au destin tragique puisqu’elle est condamnée à vivre éternellement le jour de son mariage suite au suicide de son fiancé ; Sainte Rose de Lima et sa couronne de fleurs, pour ne citer que les plus importantes.
Nombre de figures peuplant son travail sont tout à la fois humaines et animales. Une fusion affirmant chez l’artiste l’importance qu’elle accorde à l’animalité des hommes mais aussi à l’humanité des animaux.
Dans cet univers, réalité et fiction s’entremêlent pour combattre les démons mais aussi et probablement surtout les pertes d’êtres chers.
A ce propos, elle écrit dans un texte de présentation de son travail : « Maintenant on n’a plus qu’à faire tourner les pompons au bout de ses seins en hurlant plus fort que la mort, pour ne plus qu’elle revienne, cette salope, pour prendre tout ce qu’on aime ».
Il s’agit d’une sorte de refuge dans la fiction mais aussi du côté des corps tendres à la chair généreuse. A la recherche d’un prolongement de sa pratique au delà de l’espace bidimensionnel elle a décidé, il y a quelques mois, de mettre en oeuvre une pratique performative liée au mouvement Burlesque.
Elle y incarne une Barbie déprimée par la prise d’un kilo ou encore une Blanche Neige et son innocence perdue. Le conte de fée et sa version relue par Walt Disney sont pour beaucoup dans le projet de l’artiste.

La disneylandisation du monde semble pour Bisou Belette une solution sublime aux maux du monde. Les nuages seraient nos amis protecteurs, des cerfs arboreraient non seulement leurs beaux bois mais aussi leurs sautoirs, des femmes généreuses à tête de lapin triste nous offriraient leurs seins lourds, des licornes à la ramure multicolore nous accompagneraient lors de nos promenades.

Parmi les motifs récurrents de son oeuvre retenons aussi les bonbons, les cannes à sucre, les cupcakes, autant d’objets synonymes de sucreries mais aussi détails ornementaux des chapiteaux de colonnes dans les parcs Disney.
Walt que l’on retrouve par de nombreuses autres interventions dont la plus claire reste les oreilles de Mickey qui ornent les têtes des personnages comme autant de couronnes.
Les nœuds dans les cheveux renvoient à l’imagerie de la petite fille modèle. Ils féminisent aussi les nuages et parfois même Jérôme qui porte alors un nœud papillon. Quant aux bandeaux de pirate, ils firent leur apparition suite à un ulcère de la cornée qui a manqué de coûter la vue à l’artiste. Elle exorcise dès lors la crainte de cette perte en affublant d’un bandeau,souvent pourvu d’une croix rouge, ses figures féminines.
La peinture de Bisou Belette est protéiforme, elle brasse l’ensemble des médiums. Sur une même toile s’entremêlent huile, acrylique, aquarelle, crayon, feutres dilués, stylos,… Pour autant une sensation harmonieuse s’en dégage. Les coulées sont nombreuses, la peinture est le plus souvent très fluide.

L’artiste parle même d’une peinture « dissolue ». Issue à l’origine du monde de l’illustration elle excelle dans les tracés. Les jeux de crayonnés étant particulièrement sensibles, il est souvent nécessaire de porter attention aux détails cachés sous la couche picturale. On y perçoit des corps, des visages, des sexes masculins pleurant, …
Les éléments qui peuplent son univers semblent tout droit sortis d’une parade enchantée d’une attraction Disney.
Pour autant, l’univers est mâtiné d’une certaine torpeur comme le sont à y regarder de plus près des contes de fée. Ses héroïnes ne sont pas des gourdes, elles sont volontaires. Les jeunes filles possèdent toute une ressemblance capillaire avec la frange de Bettie Page. La mythique playmate rock’n roll. La musique tient une part importante dans la pratique de l’artiste. Les toiles sont nourries par ses différents goûts musicaux en particulier Pulp et The Cramps.
De nombreuses allusions rythment les différents tableaux et dessins. Une autre clef de cet univers réside dans les textes qui ponctuent ses productions.

Les tableaux, dessins et performances burlesques de Bisou Belette nous invitent donc à nous plonger dans un univers où la médiocrité du réel n’a plus de place. Tout y est transcendé par un imaginaire enfantin mais loin d’être angéliquement mièvre. Gageons qu’un tel univers rencontrera un public qui aura la clairvoyance de ne pas glisser sur cette surface enfantine mais plongera goulûment dans ses recoins les plus profonds.

Christophe Veys (1973) est historien de l’art. Il enseigne l’histoire de l’art contemporain à L’ESAPV de Mons. Il a notamment publié des textes à propos d’Yves Lecomte, Gudny Rosa Ingimarsdottir, Alain Bornain, Bernard Gaube par exemple. Il est aussi commissaire d’expositions.